Une déclaration d'indépendance du cyberspace
John Perry Barlow
Hier,
le grand invertébré qui loge à la Maison Blanche a apposé sa signature
au bas du texte de la loi de 1996 sur la "réforme" des
télécommunications, pendant que Tipper Gore prenait des photos
numériques de l'événement afin de les publier dans un livre qui sera
intitulé "24 Hours in Cyberspace" (24 Heures dans le cyberspace).
J'avais
également été invité à contribuer à ce livre en écrivant un texte
d'actualité. Mais étant donné le caractère infâme des contrôles que
cette loi cherche à imposer sur le Net, j'ai pensé qu'il était temps de
déverser quelques balles de thé sur les quais du port virtuel [1].
Car
la loi sur la "réforme" des télécommunications, adoptée par le Sénat à
une écrasante majorité (avec seulement 5 voix contre) rend en fin de
compte illégal, sous peine d'une amende de 250 000 dollars, le fait de
dire "merde" sur le réseau. Ou, d'ailleurs, de dire n'importe lequel
des 7 gros mots interdits d'antenne à la radio et à la télévision. Ou
de discuter au grand jour de l'avortement. Ou de parler des autres
fonctions corporelles autrement qu'en utilisant un vocabulaire médical
aseptisé.
Elle
tente de placer sur les échanges qui se mènent dans le cyberspace des
contraintes plus restrictives que celles qui existent à la cafétéria du
Sénat, où chaque fois que j'ai eu l'occasion d'y prendre un repas j'ai
entendu des sénateurs utiliser des expressions gratinées.
Cette
loi nous a été parachutée par des gens qui n'ont pas la moindre idée de
qui nous sommes ou de ce qu'est ce territoire où ont lieu nos échanges.
Ainsi que le dit mon ami Louis Rossetto, rédacteur-en-chef du magazine
Wired, c'est comme si "les illettrés pouvaient vous dire ce qu'il faut
que vous lisiez."
Eh bien, qu'ils aillent se faire foutre.
Ou
plutôt, profitons de l'occasion pour prendre congé d'eux, maintenant.
Ils ont déclaré la guerre au cyberspace. Montrons-leur l'étendue de
notre pouvoir, de notre ruse et de notre capacité à surprendre
lorsqu'il s'agit pour nous de nous défendre.
Avec
le sens de la disproportion qui me caractérise, j'ai écrit un texte
dont j'espère qu'il sera un des nombreux moyens qui nous permettront de
nous défendre. Si vous le trouvez utile, j'espère que vous le
diffuserez aussi largement que possible. Vous pouvez en retirer ma
signature si vous le souhaitez, car je n'accorde aucune importance au
fait qu'on m'attribue ou non sa paternité. Vraiment aucune.
Mais
j'espère que ce cri se fera entendre à travers tout le cyberspace,
qu'il croîtra, qu'il se clonera, qu'il mutera jusqu'à ce que son volume
égale celui de l'idiotie qu'on vient de nous infliger.
Je vous offre une...
Déclaration d'indépendance du cyberspace
Gouvernements
du monde industrialisé, géants fatigués de chair et d'acier, je viens
du cyberspace, le nouveau domicile de l'esprit. Au nom du futur, je
vous demande, à vous qui appartenez au passé, de nous laisser en paix.
Vous n'êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n'avez aucune
souveraineté sur le territoire où nous nous assemblons.
Nous
n'avons pas de gouvernement élu, et il est peu probable que nous en
ayons un un jour : je m'adresse donc à vous avec la seule autorité que
m'accorde et que s'accorde la liberté elle-même. Je déclare que
l'espace social global que nous construisons est naturellement
indépendant des tyrannies que vous cherchez à nous imposer. Vous n'avez
aucun droit moral à nous gouverner, et vous ne possédez aucun moyen de
faire respecter votre autorité que nous ayons de bonnes raisons de
craindre.
Les
gouvernements trouvent le fondement de leur pouvoir légitime dans le
consentement des personnes qu'ils gouvernent. Vous n'avez ni sollicité
ni obtenu le nôtre. Nous ne vous avons pas invités. Vous ne nous
connaissez pas, et vous ne connaissez pas non plus notre monde. Le
cyberspace ne se trouve pas à l'intérieur de vos frontières. Ne pensez
pas que pouvez le construire comme s'il était un de vos Grands Travaux.
Vous n'y arriverez pas. C'est un phénomène naturel qui croît de
lui-même, par nos actions collectives.
Vous
n'avez pas pris part aux grands débats qui nous ont réunis, et vous
n'avez pas non plus créé la richesse de nos marchés. Vous ne connaissez
ni notre culture, ni notre éthique, ni les codes non-écrits qui
ordonnent déjà notre société mieux que ne pourraient le faire n'importe
lequel des règlements que vous prétendez nous imposer.
Vous
dites qu'il existe chez nous des problèmes que vous devez résoudre.
Vous prenez prétexte de cela pour faire intrusion dans notre espace.
Beaucoup de ces problèmes n'existent pas. Là où il y aura de véritables
conflits, là où des torts seront effectivement causés, nous les
identifierons et nous les traiterons avec nos moyens. Nous sommes en
train de mettre en place notre propre Contrat Social. Nous nous
gouvernerons en fonction des conditions qui prévalent dans notre monde,
pas dans le vôtre. Car notre monde est différent.
Le
cyberspace est fait de transactions, de relations et de pensée,
circulant en un flot ininterrompu sur nos canaux de communication.
Notre monde est à la fois partout et nulle part, mais il ne se trouve
pas là où vivent les corps.
Nous
sommes en train de créer un monde ouvert à tous, sans privilège ni
préjugé qui dépende de la race, du pouvoir économique, de la puissance
militaire ou du rang à la naissance.
Nous
sommes en train de créer un monde où chacun, où qu'il soit, peut
exprimer ce qu'il croit, quel que soit le degré de singularité de ses
croyances, sans devoir craindre d'être forcé de se taire ou de se
conformer.
Les
concepts de votre droit en matière de propriété, d'expression,
d'identité, de mouvement et de circonstances ne s'appliquent pas à
nous. Ils ont leur fondement dans la matière, et il n'y a pas de
matière ici.
Nos
identités n'ont pas de corps : donc, contrairement à vous, nous ne
pouvons pas faire régner l'ordre au moyen de la force physique. Nous
pensons que c'est à travers l'éthique et l'intérêt bien compris de
chacun et de la communauté dans son ensemble que va surgir notre mode
de gouvernement. Nos identités sont probablement dispersées à travers
un grand nombre de vos juridictions. La seule loi que toutes les
cultures qui nous constituent seraient prêtes à reconnaître est la
Règle d'Or de l'éthique. Nous espérons que nous serons capables de
construire nos propres solutions sur cette base. Mais nous ne pouvons
pas accepter les solutions que vous essayez d'imposer.
Aux
États-Unis, vous venez aujourd'hui de créer une loi, la loi sur la
réforme des télécommunications, qui renie votre propre Constitution et
qui est une insulte aux rêves de Jefferson, Washington, Mill, Madison,
Tocqueville et Brandeis. C'est nous qui devons maintenant faire
renaître ces rêves.
Vous
avez une peur panique de vos propres enfants, car ils sont nés dans un
monde où vous serez à jamais immigrants. Parce que vous avez peur
d'eux, vous confiez à vos bureaucraties les responsabilités parentales
que vous êtes trop lâches pour exercer vous-mêmes. Dans notre monde,
tous les sentiments et toutes les expressions de l'humain, du plus
dégradant au plus angélique, font partie d'un tout inséparable,
l'échange global des octets. Il n'est pas possible de séparer l'air qui
peut éventuellement étouffer certains de ceux qui le respirent de celui
qui permet aux oiseaux de voler.
En
Chine, en Allemagne, en France, en Russie, à Singapour, en Italie et
aux États-Unis, vous essayez de tenir à l'écart le virus de la liberté
en érigeant des postes de contrôle sanitaire aux frontières du
cyberspace. Peut-être que ceux-ci empêcheront la contagion un certain
temps, mais ils ne fonctionneront pas dans le monde de l'omniprésence
des médias transporteurs d'octets.
Vos
industries de l'information, de plus en plus obsolètes, cherchent à se
perpétuer en proposant des lois, en Amérique et ailleurs, qui ont la
prétention de confisquer à leur profit jusqu'à la parole même à travers
le monde. Ces lois cherchent à transformer les idées en un produit
industriel comme les autres, au même titre que les lingots de fonte.
Dans notre monde, tout ce que l'esprit humain peut créer peut être
reproduit et distribué à l'infini sans que cela ne coûte rien. Le
transmission globale de la pensée n'a plus besoin de vos usines pour se
faire.
Ces
mesures de plus en plus hostiles et colonialistes nous placent dans la
même position que les amoureux de la liberté et de l'auto-détermination
qui lors d'époques précédentes ont dû rejeter l'autorité de pouvoirs
distants et mal informés. Il nous faut déclarer que nos identités
virtuelles ne sont pas soumises à votre souveraineté, alors même que
nous continuons à consentir à ce que vous gouverniez nos corps. Nous
allons nous disperser sur toute la planète de manière à ce que personne
ne puisse arrêter nos idées.
Nous
allons créer une civilisation de l'esprit dans le cyberspace.
Puisse-t-elle être plus juste et plus humaine que le monde qu'ont
construit vos gouvernements auparavant.
Davos, Suisse, le 8 février 1996
[1] Allusion à la
"Boston Tea Party" (1773), émeute au cours de laquelle ont été
détruites des cargaisons de thé appartenant à la Compagnie des Indes en
réponse aux taxes instituées par le gouvernement britannique. Cette
émeute fut un des premiers incidents de ce qui devait devenir la guerre
d'indépendance des États-Unis - NdT
- Publié en français par le webzine "Cybersphere", aujourd'hui disparu. Traduction par Diogène.
Texte original : http://w2.eff.org/Misc/Publications/John_Perry_Barlow/barlow_0296.declaration.txt
Traduction française : http://severino.free.fr/archives/copieslocales/unedeclarationdindependanceducyberspace.html